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La Conquête de la Nouvelle-France

Jean-Pierre Wallot

Historien
Université d’Ottawa

Du 16e au milieu du 18e siècle, la France et l’Angleterre engendrent deux systèmes de colonies d’importance très inégale en Amérique du Nord. La France n’investit pas assez au Canada, colonie coûteuse et peu rentable. Jouxtant les colonies américaines 20 fois plus peuplées et soutenues par l’Angleterre – la plus grande puissance maritime du monde – le Canada succombe en 1760 et passe sous la domination de l’Angleterre par le Traité de Paris en 1763 : la France a perdu la guerre en Europe et en Amérique, et elle préfère conserver ses lucratives colonies sucrières. Toute l’ancienne Nouvelle-France fait désormais partie de l’Empire britannique.

La Conquête a suscité des interprétations divergentes, liées aux intérêts et aux idéologies. De 1815 aux années 1950 et même plus tard, l’historiographie anglo-canadienne aime détecter au Québec une société foncièrement agricole et « féodale », dominée par le conservatisme, l’autoritarisme et l’obscurantisme clérical. De là à conclure à l’inaptitude des Canadiens à la démocratie et à la jouissance de la « liberté anglaise », grâce à la « Conquête providentielle » qui leur évitait la Révolution française, voilà un pas vite franchi! Les conflits des 19e et 20e siècles apparaissent alors comme des heurts de classes et de mentalités, inégalement développées, les unes tournées vers le passé féodal, les autres, vers la modernité capitaliste.

L’historiographie canadienne-française traditionnelle, quant à elle, valorise les traditions ancestrales, les héros, le catholicisme, la langue et les coutumes françaises, vus comme de puissants facteurs de cohésion et de survivance nationales. Elle souligne les destructions de la guerre, la ruine des Canadiens, leur élimination du commerce, etc. Menacés mais combatifs, ces derniers auraient vaincu les lois de l’histoire et transformé en instruments de libération politique les mesures destinées à les assimiler.

Influencés par la Deuxième Guerre mondiale – le nazisme est vu comme une conséquence du nationalisme – et les idées modernes, obnubilés aussi par les idéologies conservatrices de certaines élites sous le gouvernement Duplessis, divers intellectuels postulent, vers 1950, que la société québécoise manifeste des tares déjà présentes à l’origine, et se livrent à l’autoflagellation : le Canada français serait responsable de son « retard » démocratique, économique, social et culturel. D’autres, tout aussi critiques, ne renoncent pas à leur nationalisme ni à l’autonomie provinciale. Les néonationalistes de la période 1950-1980 arguent que la Conquête a brisé la colonisation française et édifié sur ses ruines une importante colonisation britannique qui s’empare tôt du commerce, de l’État et du clientélisme, condamnant les Canadiens à la médiocrité (« impossible assimilation, impossible libération, provincialisation »). D’autres tentent de jauger les difficultés d’adaptation et de communication des Canadiens dans le nouvel empire. Les marxistes voient dans la Conquête l’irruption du capitalisme, une lutte de classes et une subordination nationale.

La Conquête débouche sur l’hégémonie anglo-saxonne dans le monde atlantique et accélère l’émancipation des colonies américaines. Au Canada, à part les difficultés immédiates (pénuries, destructions, ruine des épargnes canadiennes à cause de la banqueroute du Trésor français, etc.), elle ne peut qu’engendrer assez rapidement de vifs affrontements, après l’essor d’une seconde colonisation, anglaise celle-là (naissance du Canada anglais), sur les ruines de la française, détruite. Quelques milliers de hauts fonctionnaires, d’officiers, de seigneurs et de marchands, conscients de leurs handicaps dans le nouvel empire, quittent le pays. Les élites qui restent sont moins dynamiques, moins riches et moins mobiles. Les marchands tâtonnent, à la recherche de crédit, de marchandises et de débouchés en Angleterre, ennemie traditionnelle des « Français ». En moins de 20 ans, les Canadiens ne comptent presque plus dans le grand commerce. Sans emplois publics ni accès au négoce, les seigneurs exploitent leurs seigneuries, encore que quelques-uns d’entre eux occuperont des fonctions publiques après l’Acte de Québec (1774). Les 65 000 autres Canadiens, surtout des agriculteurs, restent sur leurs terres, dont la propriété leur est garantie par les clauses des capitulations. Or ils n’occupent qu’un million et demi d’arpents en 1784, sur les huit millions d’arpents fertiles dans la zone seigneuriale (12 millions d’arpents). En 1760, ils peuvent aussi tabler sur leur unité de langue, de religion et de coutumes. L’Église catholique, sans pasteur (Mgr de Pontbriand meurt en 1760) et sans reconnaissance légale, s’inquiète, d’autant que le nouveau gouvernement supprime les communautés d’hommes (sauf les Sulpiciens), mais tolère les communautés de femmes. Il s’agit cependant d’une institution solide.

Par la Proclamation royale d’octobre 1763, Londres entend uniformiser l’administration de ses colonies, créer une vaste réserve autochtone dans l’Ouest et attirer les surplus de population du Sud vers le Nord, en imposant les institutions anglaises à la « province de Québec » (lois criminelles et civiles anglaises, abolition du régime seigneurial, promesse d’une assemblée élective, tolérance minimale du culte catholique, etc.). L’immigration attendue ne se matérialise pas. Le gouverneur Murray doit faire des concessions légales et religieuses. La première agitation américaine (1765-1769) et le danger d’une révolte appuyée par la France convainquent son successeur Carleton de faire inscrire des concessions importantes aux Canadiens dans l’Acte de Québec : rétablissement du régime seigneurial, des lois civiles françaises et de la dîme, de frontières élargies, suppression des serments anticatholiques, etc. Cette « charte », qui reconnaîtrait le fait français dans la province, sera maintenue lors de la division de la colonie en deux Canadas, en 1791, avec une assemblée élective pour chacun (subordonnée, contrôlée et sans pouvoir sur l’exécutif, d’où les conflits ultérieurs). Mais les lois françaises et le régime seigneurial entraîneront le gros de la population britannique vers le Haut-Canada, les colonies atlantiques, les cantons (townships) bas-canadiens et les villes, épargnant les seigneuries du Bas-Canada. L’arrivée des loyalistes dans les années 1780 et l’immigration massive en provenance de la Grande-Bretagne, après 1815, renforceront cette population qui deviendra la majorité, au tournant des années 1850, dans l’ensemble du Canada-Uni. Mais déjà, à compter de 1812, quelques Britanniques et quelques Canadiens envisagent la nécessité d’une confédération, qui ne surviendra qu’en 1867 dans un contexte différent.

À partir de l’Acte de Québec (1774), de l’Acte constitutionnel (1791) et de l’Acte d’Union (1840), la trame de notre histoire jusqu’aux années 1960 est largement tracée. Elle résulte en bonne partie de la Conquête, qui a profondément marqué l’évolution du Canada. Cet événement capital permet de comprendre le pays actuel, en tenant compte cependant de l’immigration massive et multiculturelle depuis 1945, d’où le tandem bilinguisme et multiculturalisme, sans compter le régionalisme, qui a toujours existé à cause de l’histoire particulière de chaque colonie et de la disparité des ressources naturelles.

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