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L’allophonie québécoise

Nicolas van Schendel

Chercheur indépendant
Montréal

Selon Le petit Robert, le terme allophone désigne, dans son sens premier, une « personne dont la langue maternelle est une langue étrangère, dans la communauté où elle se trouve ». Bien que cette définition rende compte de l’étymologie du mot – du grec allos (autre) et phônê (voix, son) – elle fait de l’autre langue un idiome étranger à la communauté de référence. C’est donc dire qu’il en est exclu.

L’allophonie reconnue

Empruntant ses repères à la réalité canadienne et québécoise, une seconde définition permet de nuancer le sens de la première. L’allophone est ici défini comme une personne résidente d’une province ou d’un territoire, dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais.

Cette définition appelle deux remarques. En premier lieu, la communauté de référence est, dans ce cas-ci, de statut officiellement bilingue. Deuxièmement, l’autre langue – ou l’allophonie – n’est pas présentée comme étrangère « dans la communauté où elle se trouve ». Bien que n’ayant pas de statut officiel, elle n’en est pas moins implicitement reconnue comme faisant partie de cette communauté. Dans la mesure où elle se réfère à tout ce qui n’est pas le français et l’anglais, l’allophonie est par définition plurielle. Elle regroupe à la fois les langues autochtones et celles des groupes d’immigration ancienne ou plus récente.

Sans doute nulle part ailleurs au Canada, l’usage du terme allophone n’est-il aussi répandu qu’au Québec. Cet intérêt tient moins à l’importance numérique du groupe allophone (10 % de la population québécoise au recensement de 2001) qu’à l’enjeu qu’il représente en regard du statut des deux autres groupes : le francophone majoritaire mais néanmoins minoritaire à l’échelle du continent et l’anglophone minoritaire au Québec mais fort de l’immense pouvoir d’attraction de la langue anglaise ailleurs en Amérique du Nord et dans le monde.

Le tiers inclus allophone

Les deux types d’allophonie, l’une constituée des langues autochtones et l’autre, des langues immigrées, possèdent leur genèse propre au Québec.

Le contexte dans lequel a évolué l’allophonie immigrée a été caractérisé par la division entre les communautés francophone et anglophone ainsi que par la conscience du déséquilibre entre le pouvoir socioéconomique de la seconde et la faiblesse d’intégration de la première. Dans cette situation, et compte tenu des efforts constants déployés par les francophones pour préserver leur identité, les groupes allophones immigrés ont été amenés à développer leur propre espace identitaire et, plus qu’ailleurs au Canada, à conserver leurs langues d’origine. Ces langues ont occupé une zone frontalière entre francophonie et anglophonie. Pareille zone allophonique est illustrée par le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, historiquement un axe de première implantation pour des immigrants de toutes origines, qui sépare la ville en son milieu entre un territoire plutôt anglophone, à l’ouest, et un autre surtout francophone, à l’est.

Au cours de la même période, plusieurs des langues autochtones seront également maintenues, mais dans un contexte différent et qui ne permet pas, à ce chapitre, de distinguer le Québec du Canada. En fait, on peut dire de l’allophonie autochtone qu’elle a, au même titre que la culture et les traditions, été mise en réserve et, par conséquent, exclue des communautés canadienne et québécoise, sans pourtant leur être tout à fait étrangère. La seule différence en ce qui concerne le Québec tient sans doute au fait qu’elle y aura été doublement minorisée, à la fois par une anglophonie dominante et par une francophonie trop préoccupée par la défense de sa propre identité pour lui prêter quelque concours que ce soit (au contraire, le gouvernement provincial ira même, dans les années 1910, jusqu’à rayer des cartes et autres plans du territoire plus de 15 000 noms de lieux autochtones).

Quoi qu’il en soit de ses composantes autochtones ou immigrées, l’allophonie québécoise semble avoir toujours occupé une place qui lui était propre entre francophonie et anglophonie, en somme un espace tiers situé à l’intersection des deux autres et en mesure de leur servir de pont. On dira de cette allophonie qu’elle incarne le tiers inclus, pour reprendre l’expression du philosophe Stéphane Lupasco qui en fait l’un des axiomes de sa logique (il existe un troisième terme T qui est à la fois A et non-A). En vertu de sa théorie de la réciprocité, Dominique Temple illustre parfaitement le sens du tiers inclus, tel que nous l’entendons ici : « le tiers inclus naît entre deux partenaires qui se font face, et s’exprime par la parole de chacun d’eux ». Le tiers inclus allophone ne fait pas que s’exprimer dans la langue du francophone et de l’anglophone; il cherche également à concilier leur statut respectif en prenant à la fois la parole du majoritaire anglophone et celle du non majoritaire francophone sur ce continent (A et non-A).

L’émergence « francopolyphonique »

La fin des années 1970 a marqué un tournant important au Québec au chapitre des rapports entre francophonie, anglophonie et allophonie, grâce à la Charte de la langue française qui a donné à la francophonie québécoise les moyens d’assumer son statut de majorité linguistique, tout en conciliant ce statut avec celui d’une anglophonie officielle (au Canada mais non au Québec) et celui d’une allophonie non officielle. De ce point de vue, la langue française est apparue comme instrument privilégié d’une parole médiatrice, sorte de tiers inclus à son tour mais s’exprimant à un autre niveau de réalité, celui du politique et du législatif.

Au nombre de ses principes, la Charte a établi que la minorité anglophone avait le droit de maintenir ses institutions, notamment un système public complet d’enseignement en langue anglaise. Elle a aussi décrété que « les minorités culturelles du Québec [avaient] un droit égal d’utiliser leurs langues dans toutes les activités propres à leurs cultures » (médias, commerces de spécialité, manifestations culturelles, écoles privées, etc.). Le cadre législatif a autorisé, dans cette perspective, l’enseignement des langues d’origine dans le système scolaire public partout où le nombre le justifiait. Le préambule de la Charte a par ailleurs reconnu aux Amérindiens et aux Inuits « le droit de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine ».

En somme, l’anglais et les autres langues semblent avoir acquis au Québec le statut de « langues partenaires » du français, coexistant désormais au sein d’une « francopolyphonie » émergente, selon l'expression de Stelio Farandjis, soit une francophonie dont le statut de langue commune à tous les résidents ne fait aucun ombrage à l’acquisition et à l’usage d’autres langues dans les situations les plus diverses de la vie quotidienne. L’allophonie contribue à cette émergence du seul fait d’avoir créé son propre espace linguistique, tout en participant pleinement à celui de la francophonie.

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