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Le joual

Elke Laur

Linguiste
Montréal

À l’origine, le mot joual /ʒwal/ renvoie à une prononciation particulière du mot cheval /∫val/, héritée des parlers de France et attestée au Canada depuis 1894 dans les glossaires. Mais le joual, dont les premières mentions écrites datent des années 1930, n’accède à la notoriété que le 21 octobre 1959, quand André Laurendeau, rédacteur en chef du quotidien Le Devoir, publie un article sur le fait de « parler joual » chez les adolescents, véritable charge contre la piètre maîtrise du français par les jeunes. Le texte suscite de vives réactions, dont les lettres de Jean-Paul Desbiens, frère mariste enseignant, qui, sous le pseudonyme de Frère Untel, dénonce une situation linguistique qui, selon lui, relève d’un « problème de civilisation ». « Nos élèves parlent joual parce qu’ils pensent joual, écrit-il, et ils pensent joual parce qu’ils vivent joual, comme tout le monde par ici. Vivre joual, c’est rock’n’roll et hot-dog, party et balade en auto, etc. C’est toute notre civilisation qui est jouale. » Ces lettres, publiées sous forme de recueil en 1960 (Les insolences du frère Untel, vendues au fil des ans à plus de 100 000 exemplaires), déclenchent une polémique qui va mobiliser pendant deux décennies journalistes, hommes politiques, pédagogues et citoyens du Québec tout entier. Cette fameuse « querelle du joual », marquera à jamais tout débat sur la langue au Québec.

En tant que « mal de civilisation », le parler joual cumule, selon certains auteurs, toutes les tares linguistiques, sociales ou intellectuelles de la société québécoise. Les anglicismes traduisent la dépendance économique à l’égard du monde anglo-saxon; les sacres confirment la déchéance des valeurs (religieuses et autres); la prononciation montre la dégradation des mœurs (on parle mou); la syntaxe défaillante symbolise le manque d’instruction; la pauvreté du vocabulaire exprime le retard et l’isolement culturels. Véritable dégénérescence, le joual témoigne aux yeux de ses détracteurs d’un manque d’affirmation de soi. Les caractéristiques de ce parler ne sont donc pas seulement linguistiques (anglicismes, sacres, affrications, diphtongaisons, archaïsmes, etc.) et sociales (parler urbain montréalais, parler ouvrier ou populaire), mais également chargées idéologiquement lorsqu’il devient pour certains un « non-parler », une « absence de langue ».

Si l’apparition du terme suscite un tel débat, c’est qu’il coïncide avec des événements d’une grande importance pour le Québec : d’abord la fin de la « grande noirceur », associée au gouvernement de Maurice Duplessis; ensuite la prise de conscience sociale, politique et linguistique, qui débouchera sur la Révolution tranquille et marquera l’éveil à des valeurs modernisantes. Le terme joual, plus qu’aucun autre, cristallise à cette époque le débat normatif autour de la langue au Québec, mais aussi, d’un point de vue historique, le versant linguistique de la Révolution tranquille, au cours de laquelle il devient, par réaction, l’un des symboles du mouvement nationaliste québécois. Le joual, exploité par de nombreux écrivains réunis autour de la revue Parti pris, devient non seulement un style littéraire, mais une révolte populiste, une émancipation linguistique, une affirmation identitaire et nationaliste, une provocation, parfois aussi chargée idéologiquement que sa contrepartie puriste. On transforme le stigmate linguistique en valeur nationale et identitaire. C’est en contestant la mainmise du clergé sur l’éducation que les défenseurs du joual en font également un manifeste pour la laïcisation de la société. Son élévation au statut littéraire (grâce notamment à l’œuvre de Michel Tremblay) permet aux dramaturges et aux romanciers de faire parler leurs personnages dans une langue populaire qui leur est propre et de mieux cerner ainsi la société québécoise. En même temps, la défense du joual donne la possibilité de prendre ses distances par rapport à une francophonie dont l’institutionnalisation est, aux yeux de certains nationalistes, empreinte de postcolonialisme linguistique.

À partir des années 1960, l’émergence de travaux sociolinguistiques amène une nouvelle perspective sur la langue orale employée à Montréal et ailleurs au Québec. L’usage devient objet d’étude, sa description s’enracine dans une terminologie scientifique et on en parle désormais comme du français québécois. On découvre une telle variation sociale et locale du français québécois que le terme joual paraît encore plus réducteur et péjoratif. La description d’une norme propre à la langue employée au Québec commence alors.

En revanche, la définition tout comme la description du joual restent nébuleuses. Les raisons – autant linguistiques que sociologiques – de cette ambiguïté sont multiples et coexistent : 1) la description linguistique du français parlé au Québec a amené d’autres termes plus scientifiques pour désigner les différentes variantes du français en usage. Aujourd’hui, son emploi comme synonyme du français québécois paraît anachronique, imprécise, péjorative et même polémique lorsqu’elle sert à dénigrer le parler de tous les Québécois ou celui de certaines couches sociales, souvent défavorisées et montréalaises; 2) le joual ne désigne pas un parler, mais un fourre-tout presque fictif, cumulant ce qui est jugé linguistiquement et socialement inacceptable; 3) le terme désigne un style littéraire innovateur des années 1960 et 1970 au Québec; 4) le joual exprime un nationalisme québécois laïque qui s’oppose à la domination socioéconomique mondiale de la langue anglaise et à l’impérialisme culturel de la langue parlée en France, bref il constitue un symbole identitaire.

Après avoir longtemps monopolisé le débat social, la « querelle du joual » s’est aujourd’hui diluée dans un vaste éventail de positions linguistiques qui oscillent entre deux pôles : le pôle « puriste » (qui préconise la conformité quasi absolue à la norme franco-française abusivement qualifiée de « français international ») et le pôle « aménagiste » (qui cherche à légitimer les spécificités de l’usage québécois). Les adeptes de ce dernier prônent une norme de référence endogène, c’est-à-dire un standard linguistique propre au Québec, en opposition aux puristes, qui prônent un standard linguistique commun avec la francophonie en limitant toute variation ou écarts phonétiques, lexicaux ou syntaxiques avec la norme française (de France) au strict minimum. Ce débat, même s’il est fondé sur des données linguistiques, reste idéologique et très souvent associé à des positions politiques.

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