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L’origine de la prononciation québécoise traditionnelle

Jean-Denis Gendron

Professeur retraité
Université Laval

Deux grandes traditions phonétiques se sont partagé la prononciation du français à Paris au cours des 17e et 18e siècles : le bel usage et le grand usage. La tradition du bel usage a laissé des traces au Québec, alors que celle du grand usage s’est incarnée dans la haute société de Paris à la Révolution de 1789. Les grammairiens des 17e et 18e siècles témoignent abondamment de ces deux traditions dans leurs remarques sur la prononciation de la haute société de Paris.

La tradition phonétique du bel usage est née de l’opposition de Vaugelas (1647) à la prééminence, comme modèle à imiter, de la prononciation qui avait cours au Parlement de Paris. Selon Vaugelas, c’est la cour qui doit donner le ton pour la bonne prononciation du français. Pour l’époque, c’est une véritable révolution. Mais pour autant, les avocats du Parlement, tout comme les prédicateurs, ne vont pas obtempérer, d’autant moins qu’ils ont le soutien de tous les autres grammairiens.

Dès lors (1647), il y aura, pour la haute société de Paris, comme en témoignent les grammairiens, un double style de prononciation :

  • le style familier de la conversation (le bel usage) pratiqué à la cour et dans les salons, où l’on use d’une prononciation douce, naturelle, spontanée, non travaillée, qui convient particulièrement aux dames;

  • le style soutenu du discours public (le grand usage) pratiqué au Parlement de Paris, dans la chaire et au théâtre, où l’on use d’une prononciation majestueuse, ferme, énergique, cultivée par des exercices qu’on enseigne dans les collèges et au théâtre, sous l’appellation de « prononciation soutenue ».

La prononciation québécoise traditionnelle est fortement apparentée à la prononciation du bel usage, celle de la cour et des salons. On disait de part et d’autre de l’Atlantique dans le langage courant :

[il est ben adret (adrè); i fait fret (frè); ce passage est étret (étrè); le pain est su la tab; i sont venus avec leux enfants; ste maison leux appartient; c’est un menteux, un mauvais causeux; donnez-moé mon mouchoé; c’est un miroi de Venise; il est ben malhureux; i faut netteyer la cusine et le tuyau; c’est quéqu’un que st homme-là; i devrait s’escuser pour s’être ostiné à dire qu’il est venu mecredi; il a ajeté un jval; is-ont conclus-ansemble un marché avans ier; je crais (crè) qu’il a raison; i faudrait pas qui seie malade; i faut balier le plancher; c’est ben qu(e)mode cte voiture à quat roues; i faut sumer des patates cte année, pour norrir la famille; il est allé qu’ri de l’aide, etc.]

On comprend dès lors les éloges dont est l’objet l’accent des Canadiens aux 17e et 18e siècles. De Simon Denys (1651) au comte de Bougainville (1757), en passant par les pères Germain Allart (1670) et Chrestien Le Clercq (1691), puis par Bacqueville de la Potherie (1702) et le père de Charlevoix (1705-1708 et 1720), enfin par Thoulier d’Olivet (1736), le Suédois Pehr Kalm (1749) et les Français Louis Franquet (1752), Jean-Baptiste d’Aleyrac (1755) et le marquis de Montcalm (1756), il n’y a sur la question de l’accent aucune note discordante. Tous s’entendent pour dire qu’on trouve au Canada « une prononciation sans accent » (Allart et Le Clercq), « qu’on ne remarque ici aucun Accent » (Charlevoix) et que « Les Canadiens […] leur accent est aussi bon qu’à Paris » (Bougainville).

La prononciation québécoise traditionnelle tire bien son origine de la prononciation naturelle de Paris pratiquée par la haute société de la cour et des salons comme style familier qui convenait à la conversation entre amis. Il y a bien, avec des nuances, communauté d’accent entre Québec et Paris aux 17e et 18e siècles.

Et cette communauté d’accent, si l’on se fonde sur les remarques des voyageurs, est attestée très tôt, dès 1670, par les pères Allart et Le Clercq. L’usage de Paris aurait nivelé les usages provinciaux, pour donner très tôt une prononciation sans accent. Sans doute restait-il à l’époque quelques particularismes comme les recherches de Marcel Juneau (1972) le font voir, mais ceux-ci sont loin de prédominer. C’est la prononciation de Paris qui l’emporte. Les Filles du Roi – envoyées au Canada entre 1663 et 1673 – sont tout probablement pour beaucoup dans cette uniformisation précoce de l’accent, puisque le plus fort contingent (327 sur 770, soit 42 %) originait de Paris et des environs immédiats de cette ville.

Les choses vont changer à la Révolution de 1789. Celle-ci chasse la noblesse et, avec elle, le style familier du bel usage. La grande bourgeoisie prend le pouvoir et impose son style de prononciation appris dans les collèges, soit le style soutenu adapté à l’usage courant : c’est la nouvelle prononciation bourgeoise, qualifiée par les grammairiens de l’époque (vers 1820-1830) de « dialecte qui doit faire la loi pour la prononciation : il est le plus riche, le plus cultivé, le plus beau ».

Ce changement de paradigme phonétique aura pour effet de réduire l’ancienne prononciation du bel usage au rang de prononciation populaire. Comme le dit l’historien de la langue française cultivée, Alexis François (1932) : « On le leu dira su le soir fut une phrase exclusivement populaire », alors qu’elle avait eu cours dans le bel usage fort avant dans le 18e siècle.

La prononciation québécoise en subira le contrecoup, étant dès lors perçue par les voyageurs du 19e siècle comme faisant populaire. Elle sera d’ailleurs classée comme telle au début du 20e siècle dans le Glossaire du parler français au Canada (1930).

La prononciation québécoise traditionnelle a pour socle, pour fondement, les habitudes articulatoires et phonétiques propres au style familier du bel usage, ce qui a pour effet de l’opposer aux habitudes articulatoires et phonétiques du style soutenu, perpétuées depuis la Révolution comme style courant, quotidien, de parole, dans la prononciation bourgeoise de la haute société de Paris.

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